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Les publics sans-abri en bibliothèque publique

Je viens de lire Les publics sans-abri en bibliothèque publique, mémoire de l’Enssib publié en janvier 2010. Il est l’oeuvre de Vincent Chevalier.

L’auteur se propose d’étudier la relation établie entre ces publics et les bibliothèques, tant l’institution, le lieu physique, leurs règles et les bibliothécaires.

L’auteur pose d’abord deux problèmes majeurs pour un tel sujet. Tout d’abord, la définition du sans-abri prête à caution. Est-ce un individu vivant dans la rue ? Dans un foyer ? la définition est rude.Dans tous les cas, les sans-abris dans les situation les plus difficiles ne feront pas la démarche de venir en bibliothèque. De même, une grande partie de ces sans-abri passent incognito dans les bibliothèques.Ce problème de définition pose problème parce que la définition du sujet, à mon avis, ne  passe plus par des critères objectifs mais par le regard du bibliothécaire qui va se dire « lui, c’est un sans-abri ».

L’auteur n’ a pas réussi à interroger des sans-abris allant ou non dans les bibliothèques. Je pense que c’est le manque de ce mémoire. Les personnes interrogées ont donc été principalement des bibliothécaires.

Dans une première partie, l’auteur tente de définir les traits sociologiques dominants en mettant l’accent ensuite sur les facteurs poussant à leur fréquentation ou contraignant celle-ci. La situation géographique de la bibliothèque (cadre urbain, place centrale), son accès libre  [sauf peut-être Marseille où les sans-abris seraient (écho fait par un interviewé page 49) refoulés systématiquement par les vigiles], la possibilité de se se construire un espace en dehors des regards facilitent notamment cette fréquentation. Ce sont les barrières réglementaires (abonnement, règlement) et la frontières symbolique qui la freinent.

Ensuite, Vincent Chevalier montre l’usage qui  est fait de la bibliothèque qui est avant tout un lieu de survie. Les toilettes y sont généralement propres, il y fait chaud, les sièges confortables etc. C’est aussi une manière d’avoir une activité commune, d’être un usager lambda, de ne plus avoir de regard pesant sur soi, de se revaloriser.  Mais les usages documentaires y sont également importants. L’accès à internet notamment, à la télé à la BPI, permet de garder contact avec le monde.

Cet ensemble d’usages va rentrer parfois en contradiction avec le lieu. Ce sont notamment des problèmes de comportement (problèmes psychologiques, de comportement) qui doivent être réglés par les bibliothécaires qui ne peuvent tout tolérer dans un espace public .De même, c’est un choc de cultures qui peut se créer entre les différents usagers. La tolérance à la pauvreté dans un espace public se réduirait selon lui notamment dans un contexte de crise où les individus se projettent. EN 2009, 56 % des Français estimaient qu’ils pourraient un jour devenir sans-abri.

Face à certains usagers exaspérés par la présence des sans-abri, la nuisance qu’ils créeraient, les bibliothécaires se retrouvent donc dans une situation d’arbitrage difficile auxquels ceux-ci ne sont pas formés. Il n’y a aucune règle, c’est toujours du cas par cas. Tout dépend donc de la situation, de l’appréciation du ou des bibliothécaires. L’importance du dialogue (parfois difficile) est l’une des conditions sine qua none à la résolution des conflits. Un ensemble d’acteurs peuvent alors rentrer en compte : services de sécurité, samu social, pompiers qui font donc de la bibliothèque une maille de la ville.

La partie qui m’a passionnée est la dernière partie du mémoire qui interroge la culture professionnelle par rapport à ce sujet. On sent le malaise des personnes interrogées dans une grande partie du mémoire. Entre l’envie depuis une vingtaine d’années d’accueillir le plus possible de publics divers et l’attachement à son public traditionnel cultivé qu’il veut préserver (empruntant des livres de qualité, des bons films), les bibliothécaires sont perdus : savoir garder tous ses publics, considérer la bibliothèque comme espace de culture à protéger ou un espace public comme un autre, protéger ou pas les documents et la profession. La citation faite d’Anne-Marie Bertrand dans Bibliothécaires face aux publics (éditions de la BPI, 1995)est très révélatrice :

« La vieille ambigüité du métier de bibliothécaire se retrouve ici. Les bibliothèques veulent, doivent attirer un nouveau public (le mythique « grand public ») et étendre leur aire d’influence. Les nouveaux venus dans les bibliothèques sont des usagers particulièrement précieux, qu’il faut tenter d’accueillir, de conserver, de ne pas rebuter, d’instruire (élargir le champ des curiosités, faire découvrir autre chose). Mais, en même temps, les bibliothécaires reconnaissent que le nouveau public est bien décevant : il dort, il ronfle, il est sale…(…) Au mieux, s’il vient à la bibliothèque pour un usage normé (documentaire), il n’a pas les compétences scolaires ou bibliographiques qui lui en faciliteraient la pratique. Il ne sait pas comment se tenir dans une bibliothèque. En somme, ce nouveau public n’est pas policé comme le public habitué des bibliothèques et il pose des problèmes particuliers aux bibliothécaires. »

 

Les bibliothécaires sont aujourd’hui formés dans une plus grande ouverture face aux comportements des usagers. Mais, malgré une formation initiale touchant des thèmes comme la sociologie des publics, la gestion des ressources humaines, il me semble que les bibliothécaires devraient être formés à la gestion de conflits pour éviter de ne pas savoir quel comportement adopter et d’être dépassés par les évènements. Heureusement, le travail en équipe, l’importance de la tutelle responsable de la structure peuvent faciliter cette prise de décision, dit l’auteur. C’est donc une question politique dont Vincent Chevalier regrette qu’elle soit quasiment absente (public trop peu nombreux ? imperceptible ? ) des journées professionnelles.

 

Et comme illustration de ce problème dans l’actualité, les évènements qui se sont déroulés dans la bibliothèque Jean-Pierre Melville.

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22 décembre 2010 at 14 h 42 mi Laisser un commentaire

La dimension sociale du portage à domicile.

A l’occasion de mon stage effectué actuellement à la médiathèque de Saint-Raphaël, j’ai eu l’occasion de m’intéresser aux services de portage à domicile dans les bibliothèques. En 2005, il y avait 827 bibliothèques offrant ce service pour la même année 4213 bibliothèques territoriales au sens donné par Feu la Direction du livre et de la lecture. Je n’ai pas trouvé de données plus récentes. Les synthèses sur les rapports annuels sur les bibliothèques se font de nos jours rares..

J’aurais pu m’intéresser aux formes partenariales mises en place assez diverses : association à Lyon, organisme de services à domicile à Reims, service civique volontaire à Paris mais je me suis arrêté sur la forme que prend la médiation dans un service pris en charge de manière totale  par la bibliothèque.
C’est-à-dire que presque 20 % des bibliothèques offraient ce service ! Je ne suis pas spécialiste en prospective mais je suppute que le nombre de services de ce genre a augmenté en cinq ans.
Le portage répond à plusieurs problématiques liées à la bibliothèque publique telles que la desserte d’un territoire vaste mais surtout la question de l’accès à la bibliothèque pour les publics empêchés. Dans les faits, ce sont principalement les personnes âgées qui sont les publics-cibles. Les publics handicapés sont un peu laissé de côté parce que moins nombreux et parfois moins lisibles sur le territoire. Ce qui est parfois regrettable mais s’explique également par un autre facteur sur lequel nous allons revenir.On est dans une logique de proximité qui était également en filigrane du programme des Ruches qui mettait en avant l’importance du service et de l’accueil (42% de la surface) dans des structures de petite taille. La dimension sociale y est bien sûr indéniable.

Quand on parle de dimension sociale de la bibliothèque, s’entrecoupent plusieurs domaines :
-dimension sociale des pratiques culturelles (adaptation aux pratiques culturelles avec par exemple le prêt de de wii à montpellier ou le jeu Dofus activement pratiqué en PACA, fin de l’élitisme).
-enjeux sociaux (services de formation et d’autoformation, hors-les-murs).
-La bibliothèque comme lieu de sociabilisation (Le collaboratif, la fin du silence, l’appropriation de la bibliothèque, la rencontre avec le voisin).

Le portage intègre les deux dernières dimensions. L’impossibilité de se déplacer, on le sait, peut engendrer l’isolement tant physique en territoire rural que social. C’est là où, parfois même malgré elle, la bibliothèque remplit de nouvelles fonctions. Pour connaître les goûts de l’usager, répondre de manière satisfaisante à ses goûts, le bibliothécaire doit rencontrer la personne chez elle. Cette activité nécessite du temps important, les attentes n’étant pas parfois clairement exprimées ou définies. Le bibliothécaire y est également dans le propositionnel, dans la médiation à laquelle il est le plus couramment habitué. C’est réellement un échange. Ces rencontres peuvent prendre un quart d’heure, 30 minutes, 3/4 d’heures. Mais c’est une autre dimension qui prend forme, qui s’imbrique à la médiation autour du livre. Cette médiation est totalement individuelle et se fait à domicile. Le bibliothécaire est une visite, la personne accepte d’ouvrir sa porte sur son chez-soi, sur son intimité. Il y a donc un dialogue, une création de lien social. Le bibliothécaire entre dans le quotidien de la personne, rythme celui-là. Il y a une confiance qui est établie, facilitée par le caractère institutionnel de la bibliothèque. Ainsi, l’agent pourra se retrouver à chercher dans le logement les documents perdus.

La médiation se poursuit bien sûr à un autre moment essentiel dans le choix des ouvrages qui seront amenés la fois suivante.

Cette dimension de lien social est bien sûr dans n’importe quelle bibliothèque et notamment ses services de Hors-Les-Murs. Mais je trouve qu’ici, peut-être que je me trompe,  cette dimension saute aux yeux plus pour que d’autres services. Il faut une personne au moral fort parce que des attachements peuvent se créer et des décès subvenir. Il faut de plus avoir une bonne connaissance de son territoire pour aiguillonner la personne vers un CCAS, tel service administratif etc. pour pouvoir éviter d’outrepasser ses compétences.
Ainsi, les nombreuses bibliothèques qui proposent ce service savent que le potentiel du service est fort. Ce sont des services qui marchent très bien très souvent mais qui demandent des moyens humains importants et amènent à limiter la communication sur le service sous peine d’être débordé. Dans ce cadre, alors qu’il a des potentialités, le service de portage peut difficilement devenir un service de masse au profit peut-être d’un service de qualité. Et c’est notamment pour ça que les publics handicapés physiques hors personnes âgées sont souvent moins considérés.

Il s’agit actuellement de créer une complémentarité entre le portage à domicile physique et le portage à domicile virtuel ! Les services de livres numériques via très souvent Numilog et dans une moindre mesure publie.net, les services de streaming musicaux et vidéos sont l’exemple typique d’une bibliothèque à domicile. Les services à distance permettent ainsi d’être un élément moteur d’intégration des publics empêchés dans la lecture publique comme nous le montre le fameux exemple de la Bibliothèque Numérique du Handicap développée par Alain Patez. Une complémentarité se crée et doit continuer à se développer entre ces deux services pour amener à un croisement et à un entrecroisement des services parce que l’on n’est pas encore dans le tout dématérialisé. Cette complémentarité amènerait à toucher à des publics différents (beaucoup de personnes âgées ne sont pas à l’heure du numérique) mais la communication réciproque peut amener des publics différents à emprunter des documents différents sur des supports différents.

Pour approfondir :

Un mémoire sur Handicap et bibliothèque.

Un article d’Elisabeth Dousset, conservatrice, sur la mise en place du service de portage à Bourges.

Une journée d’études sur le sujet en Champagne-Ardennes.

16 avril 2010 at 18 h 47 mi 3 commentaires

Autoformation en bibliothèque

Les étudiants de l’IUT d’Aix-en-Provence doivent chaque année rendre un projet tutoré sur un sujet assez général en lien avec les bibliothèques. Ce sont des mémoires effectués en binôme qui se veulent ainsi des synthèses sur une question.

Avec Bibliorev, nous avons travaillé sur l’autoformation. Il est en ligne sur Calameo. J’aurais bien voulu pouvoir le mettre directement sur le blog mais je crois que mes compétences en informatique ne le veulent pas…

Ntre projet s’inspire dès lors bien sûr des réflexions professionnelles récentes sur le sujet que ce soit à la BPI ou à l’Enssib avec des mémoires DCB très récents sur la question ou le BBF. Il s’est également agi de d’avoir des discussions avec certains professionnels.  Le projet émane également de réflexions plus personnelles avec notamment une dernière partie consacrée à des propositions.

Ce projet n’est pas dénué d’erreurs. Espérons qu’elles soient le plus rares possibles…

Le projet est en ligne  ICI.

26 février 2010 at 14 h 27 mi Laisser un commentaire

Donner des vibes à la bibliothèque

Un petit billet pour annoncer la naissance de netvibes abordant des thématiques liées aux bibliothèques de lecture publique formant ainsi des netvibes professionnels. Tout en abordant parfois des thématiques générales, chacun a une spécialité.

Mon netvibes aborde l’autoformation en bibliothèque comme celui-ci sur le blog de Bibliorev. D’autres touchent à la musique ici chez Bibliopholie ou chez Bibulles. Par là-bas, ça tourne autour de la question de l’intercommunalité.

Le netvibes de Tâche d’encre est sur  la question du handicap en bibliothèque, veille également entretenue par Encrinet.

Le patrimoine est développé chez Bibliocompagnie et l’Apprenti bibliothécaire.

Ces nourrissons sont encore en plein babillage mais ne demandent qu’à devenir grands…

Les thèmes correspondent à des projets tutorés effectués au sein de notre IUT. Ces projets ont été produits en binôme et se veulent des synthèses de questions sur différents thèmes. Ceux-ci d’ici peu seront accessibles sur Calameo ou Issuu : question d’affinités électives…

Voilà, voilà. Maintenant il va falloir faire vibrer ces petits objets de travail.

 

23 février 2010 at 10 h 19 mi Laisser un commentaire

Une rétention tertiaire…

Compte-rendu annoté de la conférence de Bernard Stiegler sur les grammatisations du lecteur à la Cité du livre d’Aix-en-Provence lors du colloque Les métamorphoses du livre numérique les 30 novembre et 1er décembre 2009.

 

 

L »intervention de Bernard Stiegler a lieu en clôture du colloque pour amener une perspective philosophique aux débats entre économistes, chercheurs et professionnels du livre qui ont eu lieu depuis la veille dans une verrière bouillonnante d’idées, de sueur, d’hormones et  de débats.

14h 24, Bernard Stiegler Commence sa conférence devant environ cent-cinquante personnes. Les banquettes sont légèrement (certains diraient un poil) clairsemées. A ses côtés, Alain Giffard qui lui fera la conversation après son exposé. Développant son raisonnement à partir de la lecture d’un mac, derrière ses lunettes rondes, Stiegler commence son exposé. Partant d’un point de vue conceptuel, Stiegler y développera en deuxième lieu les finalités poiltiques et pratiques.

Il met tout de suite en avant l’intérêt très ancien qu’il porte pour la lecture et notamment pour la lecture numérique. Il a notamment dirigé l’exposition avant-gardiste Memoires du futur montée au Centre Pompidou en 1987 dont il sera le commissaire d’exposition. Les questions qu’il pose sont très vite énoncées :

A quoi servent les métiers du livre à l’heure d’internet et de Google ?

Que peut-on faire faire pour accroître la lecture la plus pertinente, une lecture attentive et approfondie grâce à cet instrument qu’est le support numérique ?

Il s’agit de définir quelles réflexions préalables on doit tenir avant de discuter avec Google. Ne pas faire de Google un interlocuteur serait une grave erreur,il est trop présent sur la toile pour en faire l’impasse. Il a créé un algorithme, par une grande intelligence industrielle, qui a des conséquences sur de grands pans de la culture occidentale tant dans le domaine de l’éducation, de la recherche documentaire, des savoirs et connaissances…Cette réflexion est d’autant plus nécessaire que Google a conscience de sa puissance. Stiegler critique un bon nombre d’acteurs médiatiques français dans le monde culturel qui développent un point de vue étriqué sur la question parce qu’ils ne la théorisent pas au préalable. Ainsi, il est dans une colère folle contre les articles parus dans Le Monde le 27 octobre 2009 (contenu payant accessible sur lemonde.fr). Il y fustige notamment l’article de Roger Chartier L’avenir numérique du livre qui n’aborde jamais la question du lecteur et de la lecture alors que celui-ci est historien du livre et de la lecture.

La question de la théorisation passe par tout d’abord aborder la notion de processus de grammatisation, concept que Stiegler a emprunté à Sylvain Auroux( La révolution technologique de la grammatisation, Mardaga, 2003). La grammatisation est un processus de discretisation selon Auroux, c’est-à-dire de codage effectué par les individus en sociétés dont un exemple est l’alphabet qui fut la première révolution de la grammatisation. La deuxième fut selon Auroux la naissance de l’imprimé tandis que selon Stiegler, la troisième révolution a lieu avec l’apparition du numérique. Alors qu’Auroux inclue uniquement l’écriture dans ce processus, Stiegler l’élargit aux gestes, au temps, au mouvement bouleversés avec les documents analogiques nés au XXe siècle (cf notamment De la misère symbolique de Stiegler. Galiléé, 2004). La grammatisation est donc une extériorisation, une structuration qui est notamment à la base du discours mais précède la grammaticalisation (création d’une grammaire). Il y a des implications énormes, positives et négatives, sur la grammatisation à travers la révolution numérique et notamment Google.

Une des questions de base est une question pharmacologique. Stiegler part du texte Phèdre de Platon (traduction disponible sur wikisource un peu datée libre de droit) où Socrate fait une critique de l’écriture qui est notamment nuisible pour l’homme parce qu’elle ne met plus en jeu l’oralité, la pensée en soi-même. Se cache derrière cela une critique de la sophistique, qui fait mauvais usage de l’écriture, pensée comme l’inverse de la philosophie qui est en train de se constituer. La définition de l’écriture dans ce texte passe par le terme de pharmakon à la fois remède et poison. ( Voir à ce sujet le travail de Jacques Derrida,avec qui Stiegler a beaucoup travaillé, qui a étudié ce texte par exemple : Phèdre et la pharmacie de Platon Flammarion 2006 ). Socrate n’est pas complètement critique avec l’écriture. L’hégémonie de Google peut être ainsi posée en terme de pharmacologie. Il y a ainsi deux problèmes :

– Comment faut-il faire évoluer le pharmakon ou quelles techniques doivent être mises en avant pour éviter une dispersion du lecteur et amener à une lecture approfondie?

– Quelles prescriptions thérapeutiques ? Ou comment éviter que Google reste un dealer de savoir ?

On a assisté à d’autres mutations comme le passage d’un temps-carbone à un temps-lumière, une accélération du temps technologique et social dans les réseaux. Cela fait une nouvelle culture au sens général. Ce n’est pas qu’une culture cultivée mais un ensemble de modes d’organisation qui a changé tant dans les domaines économique, politique, social… presque jusqu’à une nouvelle civilisation , une époque hyperindustrielle. Dans ce contexte, la bibliothèque de demain doit s’insérer partout au niveau mondial, les lieux de culture doivent être partout.

Google est pensé comme un dispositif rétentionnel sur lequel nous reviendrons. Il a deux forces. Il a une grande culture d’entreprise et possède un procédé breveté, une grande innovation. Stiegler le compare à l’apparition du moteur Lenoir, à deux temps. Comme ce moteur,lLa société ne peut plus se construire en oubliant Google et il est ridicule de vouloir construire un équivalent ( BnF) sur des principes théoriques équivalents. Sa deuxième force est d’avoir été soutenue fortement, sur le long terme, par les pouvoirs publics sans qu’il y ait pendant longtemps retour sur investissement.

Dans ce contexte, quand il y a de grandes transformations thérapeutiques, le malade refuse de se soigner. C’est le cas de la chaîne du livre. Mais on est dans un contexte plus général de crise et de faillite des universités, de la presse, des écoles etc. Les universitaires, les intellectuels et responsables politiques sont en grande partie discrédités.Il n’y a plus de confiance. Dans ce contexte, les bibliothèques sont importantes parce tout est lié à elles et notamment la philosophie; L’Académie de Platon et le Lycée d’Aristote étaient liés à une bibliothèque. Tous les Pères fondateurs américains avaient une culture très liée à la bibliothèque, dans cette tradition protestante.

On est donc, comme je le disais, entré dans une époque de dispositif rétentionnel. On a eu l’écriture, l’imprimerie puis les industries qui contrôlent depuis le XIXe siècle les rétentions tertiaires, concept qu’il a créé pour compléter la pensée de Husserl, grand auteur de la phénoménologie.

La rétention primaire, selon Husserl est la perception sur l’instant, l’agencement du tout qui va créer du sens, une synthétisation et d’ailleurs faire que chacun va trouver un sens différent à une parole. C’est ce qui va faire qu’on va se trouver dans une situation de protention, d’attente d’une suite dans le discours, d’une anticipation. Le spectateur se projette.. Stiegler y voit une production d’attention.

La rétention secondaire est pour Husserl un souvenir, une création de soi. C’est la mémoire, une fiction interne créée. Pour Stiegler, l’individualité de chacun va avoir un impact sur le souvenir d’un évènement.

Stiegler rajoute une troisième rétention qui la rétention tertiaire, ce sont tous nos supports de mémoire extérieure à notre psychisme, sur lesquelles se jouent les rétentions primaires et secondaires, qu’il appelle epiphylogénétiques, comme un livre, une tablette de cire, internet, nos gestes etc. C’est donc une spatialisation de la rétention secondaire. Avec internet, s’ajoute la possibilité de répétition. Est en jeu ici la possibilité de faire du transindividuel. S’y joue une individuation (concept originellement emprunté à Simondon), une création de Soi ou même une contre-individuation, une définition en opposition. L’ anamnesis de Platon est cette plongée en soi-même, l’intuition, l’attention profonde. S’y fait la transindividuation. Et là l’écriture est importante. Husserl dit que sans écriture il n’y pas d’attention profonde. Sinon, on transforme la pensée en clichés.

C’est d’ailleurs à cela que sert Google, à briller en société. Ainsi, Google a procédé à une révolution rétentionnelle. La limite se fait au niveau du symbole, donc des valeurs pour le soi, la technique de soi. Il cite Pierre Legendre « Le symbole est institué ». Google ne peut pas instituer.

D’où la question des institutions comme dispositifs rétentionnels . Enfin, on y arrive!  Le dispositif rétentionnel est une organisation sociale qui légitime ou pas la rétention tertiaire et va pouvoir aider à son accessibilité et à aider à l’intégration des outils par notamment la formation( autoformation dans les bibliothèques, alphabetisation) Il y a des luttes entre différents dispositifs, des luttes d’influence ou même des soutiens mutuels ( L’école de Jules Ferry et l’édition scolaire). . Une spécificité des cités grecques est, que par le fait que chaque citoyen pouvait passer à l’écriture de lois, et devenir ainsi lui-même dispositif rétentionnel.

C’est donc le dispositif qui va aider à la grammatisation du lecteur, permettre sa transindividuation. L’idée dès lors à lier avec cela est celle que l’on trouve chez Wolfgang Iser(L’acte de lecture), celle que le texte est un processus. Le texte n’existe pas en soi . toutes les lectures d’un texte sont différentes. Ce sont des livres personnels qui sont créés. Le rapport au texte peut être très différent selon chaque ouvrage. Il peut y avoir des tentations manquées. Tel livre va engendrer un autre livre, on va s’arrêter et reprendre un livre plus tard etc. Ces passages à l’acte différents ont été permis par l’imprimerie. Y a joué un grand rôle le protestantisme.

Ces processus de transindividuation , ces actes de lecture variés, la bibliothèque est là pour les aider à naître.

Les dispositifs rétentionnels sont en circuit, permettent la solidité d’une société, créent une identification. Des acteurs sont nécessaires comme les auteurs , les bibliothécaires. ll y a une question d’écologie du système : quels acteurs requis ? Quels rôles ? Se définissent donc des rétentions tertiaires qui ont un impact très tôt sur l’individu, sur la configuration de ses synapses. La construction synaptique est préfigurée avant cinq ans. On observe des différences de grammatisation selon les époques, les régions.Cela s’intègre(« L’inconscient est structuré comme un langage » Lacan), s’apprend, se crée. Auroux a utilisé d’abord la grammatisation pour voir comment sont apparues les lettres, l’alphabet. Il décrit l’apparition de l’écriture comme quelque chose apparue sans que les individus s’en rendent compte. Les écritures sont nées avec les transformations techniques et ont été rationalisées a posteriori par les grammairiens. On est passé par différents types de grammatisation pour arriver à une grammatisation par l’industrie capitalistique, de l’analogique au numérique. Avec l’apparition de l’audiovisuel, c’est déjà l’apparition d’une concurrence forte pour la grammatisation littéraire avant Google.Avec l’informatique, on est arrivé à une surgrammatisation du lecteur avec le multimedia, la superposition de mots, sons, gestes etc. On a en plus de nouveaux modes de grammatisation avec le tracé de comportements et de lecteurs à travers les tags, les cookies ou encore Amazon  » Ceux qui ont acheté X ont aussi acheté Y » où derrière le lecteur se trouve d’abord un objectif de création de processus commerciaux.

En conclusion, Stiegler dit que les bibliothèques sont au coeur de la revolution industrielle. Dès lors, elles doivent devenir des lieux de lecture contributive tout comme on doit accorder de l’importance à l’économie et la société de la contribution dans des dimensions politiques. La question de la contribution dans les bibliothèques est aussi politique. On pourrait ainsi par exemple créer des communautés de lecteurs inter-bibliothèques. Ce n’est pas ce qui préside sur Amazon ou Google par exemple. Il s’agit justement d’éviter l’autonomie, l’émancipation et d’arranger une hétéronomie qui est plus dans leurs intérêts. Il faut un nouveau contrat social entre les différents acteurs pour créer un dissensus du public, une agora sur la toile. Etant donné les enjeux politiques et économiques, certains pans d’internet sont voués uniquement au consensus comme sur Wikipedia ( exemple de l’article sur la Palestine le plus lisse possible). A ce sujet, il n’y a aucune intelligence de la part des partis politiques français. Ils ne prennent pas le sujet à bras-le-corps. La puissance publique doit créer des laboratoires et ateliers de culture contributive. Le web 3.0 devra donc être polémique.

Bernard Stiegler n’a pas pu faire sa troisème partie faute de temps. Les débats se poursuivent avec le public et Alain Giffard. Ce qu’on peut retirer de ces débats :

Stiegler y complète l’individuation en montrant que la rétention tertiaire est encore plus large. Il ya toujours une relation de spatialisation, d’extériorisation de l’individu à travers un lire, une lettre, une manière de de respirer. L’expression peut avoir lieu beaucoup plus tard après à travers par exemple une psychanalyse. L’enjeu est l’individuation. A travers la lecture d’un livre, on a une individuation du lecteur en puissance(potentielle), elle parfois indirecte, ou en acte. Il y a toujours après stimulus une réponse. Deleuze disait que si l’on donne un coup de pied à un chien, le chien va vous mordre.

Une auditrice lui demande très justement : comment ? Qu’est-ce qu’on peut faire de concret ?

La réponse est de ne pas faire à l’identique ce qu’à fait Google. Il s’agit d’abord de comprendre comment Google marche, quel avenir il a. L’avenir est dans l’annotation polémique. . On doit lancer un grand programme de recherche mais ça bloque parce que c’est difficile à penser. Cela doit être fait par les bibliothèques… On pourrait par exemple créer un algorithme notifiant la pluralité des points de vue. Ce deviendrait ainsi une machine de débat intellectuel.Cela doit être lancé par l’Europe. Les verrous sont intellectuels et poltiques, pas technologiques. La grammatisation est une traduction du pouvoir, il s’agit de ne pas laisser le pouvoir à Google.

En conclusion, dans toute la dimension contributive de son discours, on voit que Stiegler fait une proposition politique globale et novatrice. Les concepts (grammatisation) étant parfois très peu définis ou alors en décalage entre leur énonciation et leur définition, la compréhension de sa pensée en a été un peu brouillée parfois. la mise en relation des concepts avec les enjeux actuels a été par contre très claire.

Quelques liens :

Ars industrialis : le site de l’association de Stiegler et Giffard

Institut de recherche et de l’innovation
: centre de recherche fondé par Stiegler à Pompidou( Peut-être que les vidéos du colloque y seront mises en ligne. Suspense…).

A lire :

Pour une nouvelle critique de l’économie politique de Bernard Stiegler. Paris, Galilée. 2009

Le billet de Bertrand Calenge : Web 2.0 et bibliothèques : une contribution

(Le rédacteur masqué n’a pas hésité à couper et à enrichir les propos pour leur compréhension)


D’autres billets concernant les métamorphoses du livre numérique :

Sur la conférence d’Alain Giffard :

 Cité du livre, Alain Giffard, la lecture numérique peut-elle se substituer à la lecture publique?
Concernant  Marin Dacos :

Les métamorphoses du livre numérique à Aix en Provence les 30/11 et 01/12

Concernant la conférence de Thierry Baccino :

 Compte-rendu du colloque “Les Métamorphoses numériques du livre”

Concernant celle de Gilles Eboli :

Les bibliothèques face au numérique ou les bibliothèques avec le numerique ?

Concernant celle de Brigitte Simmonot, 2 billets :

 Nouvelles médiations, nouveaux médiateurs de la lecture numérique

Médiations et médiateurs de la lecture numérique

Concernant celle d’Isabelle Le Masne :

 Les métamorphoses numériques du livre

Sur la conférence d’Hervé le Crosnier :

Billet sur la conférence d’Hervé Le Crosnier : Pratique de lectures à l’ère de l’ubiquité, de la communication et du partage de la connaissance .

 

22/04/2010 : Une autre synthèse, institutionnelle cette fois-ci, sur le site de l’Agence régionale du livre PACA via sa revue Dazibao qui publie en papier et numérique les actes des métamorphoses du livre numérique.

3 décembre 2009 at 1 h 33 mi 15 commentaires


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